DE LA RELATIVITÉ DU MAL… ET DES SANCTIONS LE FRAPPANT

  Un après-midi d’il y a moins de deux semaines, les touches UP et DOWN de la télécommande du téléviseur ont sérieusement souffert de la pression répétée exercée par mon pouce droit. Je zappais en effet sur la plus de quarantaine de chaînes kinoises, aussi inintéressantes les unes que les autres, chaînes dont la moitié sont dites religieuses. D’habitude, je passe sans délai ces stations. Ce jour-là cependant, par la mouvance de je ne sais quoi ou de je ne sais qui (peut-être du Saint-Esprit), je m’arrête sur la prédication d’un pasteur autoproclamé dont je tais le nom. À grands renforts de cris et à vifs coups de remontrances, il tente de faire comprendre à son auditoire que le mal, qu’elles qu’en soient les dimensions, mérite le feu de la géhenne. Même lorsqu’on a commis de petites peccadilles… L’homme de Dieu (supposé ou véritable) parle d’une manière si impressionnante que ça fout les jetons et sème du trouble dans les esprits. J’en ai entendu, des prêches et des enseignements, mais là… On a presque peur de mâter une jolie donzelle bien bombée de partout, de peur de rôtir en enfer.

  Après de longues minutes d’interrogations, le temps de me remettre de cet évangile de la terreur, je me dis ceci : « Y doit bien y avoir deux ou trois fautes qu’on peut commettre sans être frappé du sceau du pécheur ou, du moins, qu’on peut commettre sans risque d’une sanction pareille à celle qu’on subirait si on avait commis des fautes plus grandes ». Certes, la notion de purgatoire, chère aux cathos, semble issue d’une tortueuse réflexion d’exégètes ne reposant sur aucun écrit officiel, mais franchement, entre nous, faudrait bien que le purgatoire existe, non ? Ou du moins que les peines finales soient proportionnelles au mal commis ? Encore que certains actes répréhensibles de gravité manifeste ne sont parfois pas sanctionnés…

1. Où mentir et ruser sont parfaitement autorisés par Dieu (Gen. 12, Gen. 27)

  Pour une raison que Dieu seul connaît, ce dernier ordonna à Abram (non encore devenu Abraham) de quitter son terroir pour Canaan, avec ferme promesse qu’Il bénira tous ses descendants qui, soit dit en passant, seront aussi nombreux que les grains de sable sur une belle plage. Bien évidemment, la vie n’étant pas toujours si simple, une famine le poussa à aller de nouveau plus au sud, carrément en Égypte. Or les gens du pays des pharaons, libidineux qu’ils s’avéraient, craquaient pour Saraï (pas encore Sarah), l’épouse d’Abram, une femme canon comme vous n’avez pas idée. Même le numéro un de ces contrées désertiques ne resta pas indifférent au charme de la gonzesse. Cela inquiéta à juste titre le mari de celle-ci qui, pour éviter de perdre sa vie et ses biens, la fit passer pour sa sœur. Je ne sais pas vraiment pourquoi Abram inventa cette histoire, mais le fait est que son plan marcha et, à cause de Saraï, Abram fut bien traité (sic). Jusqu’au jour où l’Éternel, peut-être constatant que cette comédie n’avait que trop duré, frappa l’Égypte de plusieurs maux qui firent s’ouvrir les yeux de Pharaon. Résultat : sans préavis, Abram et sa pulpeuse meuf furent expulsés, tels des sans-papiers congolais fuyant le pays de Savimbi (euh, pardon… de Do Santos).

  Le second récit est bien plus connu : la bénédiction de Jacob. Isaac, le paternel de ce dernier, frappé d’une profonde cécité, sentant sa mort à deux pas, mais aussi la dalle, demanda l’aîné de ses fils, Ésaü, de lui faire un bon plat au gibier. Après s’être sustenté, la fameuse bénédiction ultime s’ensuivrait. Rebecca, la femme d’Isaac, ayant eu vent de tout cela, ordonna à Jacob, son tout dernier, de jouer au parfait imposteur afin qu’il reçoive les grâces de son père à la place de son aîné. Le tour fonctionna à merveille. Et c’est Ésaü et Isaac qui furent baisés.

  Il est plus qu’aisé de constater que le Seigneur permet que le mensonge et la manipulation se pratiquent dans le chef de ses chouchous élus. Les conséquences de ces actes ordinairement répréhensibles allèrent d’insignifiantes (Abram et sa dulcinée quittèrent l’Égypte, par-dessus le marché avec tous leur biens) à nulles (Jacob fut béni à outrance et rien de fâcheux n’arriva ni à lui ni à sa descendance). Conclusion : si l’Esprit-Saint vous convainc que vous êtes un oint du Seigneur, pour la gloire de ce dernier, il vous est encore possible de dévier (un peu ou largement) de ses prescrits. Au Paradis, ne vous imaginez pas un seul instant qu’on va vous demander des comptes sur votre conduite quelque peu insolite. Néanmoins, attention : il est capital que Dieu vous le demande. Et n’oubliez pas qu’au temps d’Abram et de Jacob n’existait pas encore un dénommé Moïse qui, du haut du fumant Sinaï, revint avec les dix commandements. Nos premiers pères n’étaient pas assujettis à ces lois, alors que nous, nous le sommes bel et bien et ça ne change rien que le Christ ait tout synthétisé en deux commandements. Alors prudence…

2. Où se réjouir de la mort du méchant n’est pas toujours critiquable

  Le tonitruant pasteur qui m’a fait froid dans le dos tout à l’heure nous recommandait à nous, téléspectateurs crispés par ses propos, que si un politicien véreux ou un assassin multirécidiviste casse la pipe, il n’est pas bon de s’en émerveiller, car Dieu ne se réjouit point de la mort du méchant.

  En âme et conscience, je ne trouve vraiment pas en quoi ce serait pécher quand on est heureux dès qu’un mauvais crève. Ce monde grouille de terroristes, de corrupteurs, d’affameurs qui, s’ils n’eussent été là, les choses auraient pris un tournant nettement meilleur sur la planète. Qu’ils meurent, n’est-ce pas un grand soulagement ? Si le Tout-Puissant, à juste titre, en tant probablement que Créateur, n’exulte pas à la perte de l’une de ses créatures, pourquoi donc en serait-il pour la créature elle-même, l’homme, envers son semblable dévoyé ? Et j’ai un verset pour étayer mon raisonnement : Prov. 11.10. Salomon, hypothétique auteur de ce livre, avait tapé juste dans son immense et incontestable sagesse…

  En somme, si votre employeur crée des misères à vous et à vos collègues ou si un homme d’État clochardise la population alors que lui-même pète dans la soie, faites la fête jusqu’au matin s’il trépasse. Une enflure de moins sur Terre, voilà un événement qui mérite bien qu’on le célèbre !

3. Quand Jésus-Christ nous démontre sans ambages que les fautes perpétrées occasionnent des peines diverses

  À la manière des antennes de Canalsat, Jésus-Christ adorait utiliser un langage parabolique, parfois indigeste, mais fort souvent accessible même au minus habens. Saint Matthieu, le premier des quatre évangélistes de l’ordre biblique, en a cité plus d’une, de ces paraboles. Et ma foi, elles sont on ne peut mieux riches en enseignements… assez riches pour faire partir en couilles l’argumentaire discutable de notre pasteur. Il se fait que dans l’Évangile de Matthieu, en effet, une foule de passages démontrent à suffisance que toute attitude peccamineuse ne conduit fatalement et nécessairement pas une cuisson éternelle en enfer. 

  À titre d’exemple, quand vous vous chamaillez avec votre frère pour une histoire de fric, de cul ou pour des choses plus sérieuses, le Christ professe que vous méritez un jugement, bien qu’il n’ait pas précisé si ce jugement émanerait de quel Tribunal. J’ose croire que la compétence matérielle est fonction de la gravité des faits. Si vous osez traiter ledit frère de sale dingo, eh bien, vous allez tout droit au Conseil suprême, ou chez les sanhédrins, selon les versions. Je pense qu’il s’agit d’une juridiction supérieure, style Cour d’Appel ou Cour Suprême. Enfin, si vous osez maudire votre frère, ça c’est réellement fâcheux : enfer garanti, sans détours ni purgatoire. Ce ne sont donc pas toutes les erreurs qui vous condamneront à la damnation éternelle. Il y en a un bon nombre qui peuvent être traitées entre humains, ici sur Terre, en premier et dernier ressorts, comme disent les juristes, sans que Dieu, lors du Jugement Final, ait eu à en connaître de son majestueux trône. Lisez Mt. 5.22, ça va sacrément vous éclairer.

  Les versets 31 et 32 du 12e chapitre du même évangile va encore plus loin. Jésus dit qu’il nous sera pardonné toutes sortes de péchés et de calomnies, voire des blasphèmes, même contre Dieu et contre lui-même le Christ. C’est rassurant : ça fait huit ans que je ne me suis pas confessé. Il est grand temps que j’y aille, chez le prêtre. Avec tout le porno que j’ai eu à voir sur le Net, cette confession prendra des heures ! Il existe cependant une exception au principe du pardon : le blasphème et la calomnie contre le Saint-Esprit ne mériteront aucune rémission… Passage flou, il faut le reconnaître. Au nom de la Trinité (si elle est une réalité), comment peut-on s’arranger à blasphémer contre le Saint-Esprit sans outrager par la même occasion le Père et le Fils qui, en fait, forment une seule et même personne avec l’Esprit ? À moins de posséder un don de discernement supra-humain, la distinction entre calomnie contre le Père, calomnie entre le Fils et calomnie contre l’Esprit- Saint s’avère pratiquement impossible. Conclusion : autant ne pas blasphémer ni calomnier Dieu tout court, c’est plus simple. Péchez comme vous voulez, repentez-vous sincèrement après, mais, de grâce, ô mes frères, et sœurs, pas touche à Dieu dans vos calomnies blasphématoires. Pigé ? Alors, dites amen…

  Bon ! Assez parlé d’enfer, à croire qu’il n’y a que ça dans la vie (euh… après la mort) ! Dans son immense bonté, et ce n’est que justice, le Tout-Puissant rétribuera chacun d’entre nous selon les actes qu’il aura eu à accomplir (de son vivant, cela s’entend). Chacun selon sa mesure, nous relate Mt. 10.41. Si vous accueillez un prophète, un vrai (et Dieu sait combien ils sont d’une de ces raretés, par les temps qui courent), votre récompense sera celle d’un prophète. Pareil quand vous accueillez un homme juste : votre rétribution sera celle d’un homme juste. Nous ignorons la nature de ladite rétribution. Contentons-nous de retenir qu’elle différera selon les cas en présence. Je profite ainsi de l’occasion pour lancer ce message dans mon blog : « Prophètes et hommes justes, venez donc chez moi ; j’ai un super-hôtel pour vous accueillir, mais c’est pas gratuit… ».

  Autre chose : celui qui s’humiliera comme un gosse sera le plus grand dans le Royaume des Cieux. Les premiers seront les derniers et inversement (Mt. 18.4, 19.30). Quand Jésus nous recommande d’être comme des enfants, chacun peut interpréter le discours à sa façon. Est-ce avoir la mentalité d’un mioche ? Sa conception innocente, voire naïve, du monde ? Sa pureté d’âme ? Son innocence, son irresponsabilité ? La question reste posée. De toutes les manières, qu’importe ici ? Ce qu’il y a à retenir est qu’une hiérarchie s’imposera au Paradis. Il y aura des premiers et des derniers. Il y aura aussi, en toute logique, des gens situés au milieu de ces deux extrêmes. Cela laisse supposer que chacun aura un traitement différent en raison… de son rang. Parenthèse : j’ai d’ailleurs toujours personnellement pensé que l’égalité en soi fait partie des utopies absolues, qui ne s’appliquent et ne s’appliqueront au grand jamais, ni sur cette Terre ni dans le vaste Univers, toutes dimensions confondues. Dieu lui-même semble ignorer ce concept. Pourquoi nous les hommes, qui sommes censés l’imiter, devrions-nous y adhérer1 ?

4. En guise de conclusion : le mal accompli pour une juste cause n’est pas mauvais en soi…

  C’est ici que les valeurs chrétiennes, juridiques et morales se trouvent sévèrement ébranlées, pour ne pas dire remises en cause. Un mal bien ? Quelle antinomie ! Voilà un parfait oxymoron ! Or des cas fort nombreux soutiennent une telle dualité apparemment inconcevable.

  Prenons un exemple biblique, certes ancien, mais si édifiant : la conquête de la Terre Promise. Yahvé autorise, ordonne même des massacres en série des populations entières, y compris femmes et enfants. Un véritable Jihad juif ! Le Livre de Josué n’est pas avare en ces scènes dramatiques. Et pourtant la loi mosaïque, déjà d’application à l’époque, défend de tuer. Mais c’est le Seigneur qui a parlé. « Ce qu’il a dit, il l’a dit. Il a dit : ‘Génocidez’, alors nous génocidons ! C’est pour la bonne cause, après tout : on a trimé 40 ans dans le désert, à tourner en rond et à bouffer de la manne et des cailles. Il est plus que temps de changer de style de vie. On va quand même pas se priver d’envahir Canaan, où coulent le lait et le miel. Désolé pour les belles nanas qui y crèchent : un ordre venant de très haut (en fait, du Très-Haut en personne) nous demande d’en zigouiller pas mal ».

  Bref, le meurtre divinement recommencé et soutenu, c’est bien…

  Prenons cette fois un exemple plus pratique. Vous êtes étudiant à l’Université de Kinshasa (UNIKIN), précisément de la Fac de Droit, en Deuxième Licence, c'est-à-dire en dernière année (le DEA ou le DES, c’est pas trop vos oignons). Vous avez potassé dur un examen de forte pondération. Par bonheur, les questions posées durant l’épreuve ont ciblé les paragraphes que vous avez maîtrisés du bout des doigts. L’examen est donc pour vous un jeu d’enfants. Arrivé at home (ça peut aussi être le home…), vous vérifiez dans les notes si vos réponses correspondent aux questions posées. Peinard ! Ça colle ! Sûr et certain, vous vous attendez, au pire des scenarii, à un 16/20… Mal vous en prend ! À la délibération, parce que l’assistant correcteur n’aime ni votre nom ni votre écriture ni vos tournures, il vous a collé sans vergogne un magnifique 1/20 !! Désenchantement total ! Non, mais quelle injustice ! Qu’allez-vous faire ? C’était la deuxième session, l’ultime. Allez-vous reprendre la L2, votre mémoire de fin d’étude déjà achevé, relié et déposé à la bibliothèque ? Hors de question ! Vous allez remettre audit assistant un billet vert de 20 pour qu’il vous remette dans vos droits. Et, ma foi, vous aurez bien fait ! En effet, ne l’oublions pas, vous méritez 16/20. Vous êtes un bosseur, vous n’avez pas échoué suite à votre bêtise ou à votre négligence. Si l’unique moyen pour obtenir votre dû nécessite une petite corruption, pourquoi ne pas la pratiquer, juste pour la cause ?... Car elle est juste ! Chrétiennement et moralement, vous êtes clean. Attention toutefois au volet juridique, car ce genre de faits, ça pue grave l’infraction. Bof, si vous vous faites avoir (chose des plus improbables en RDC en ce moment, la fameuse tolérance zéro n’ayant jusqu’à présent qu’un effet proche justement de zéro), c’est pas grave : mieux vaut se faire incarcérer à la prison de Makala que de subir les affres du Jugement Dernier…

  En revanche, je ne sais pas s’il est possible de voler pour une bonne cause, un peu comme Robin des Bois. Tricher, par contre, quelque immorale que soit cette pratique, peut faire naître de troublants débats et de no moins intrigantes réflexions. Toute tricherie implique usage de manœuvres frauduleuses, élément qui, dans la plupart des systèmes juridiques, est constitutif d’un certain nombre de délits, voire de crimes, allant de l’escroquerie à la banqueroute en passant par toutes les formes d’abus de confiance. Alors quid de la Bible à ce sujet ? Tricher, est-ce voler, comme le pensent beaucoup ? Pas si certain : on vole quoi ? Copiaer les réponses provenant de ses propres notes, est-ce une soustraction frauduleuse ? Si oui, est-ce qu’une réponse d’examen est un bien ? Si, à l’aide d’une savante cogitation de juristes névrosés, il s’avère que oui, est-ce que ce bien appartient à autrui ? Si oui, à qui ? Au Prof qui a dispensé la matière ? Je ne le crois pas. En effet, un cours n’est la propriété de personne, tout comme la Science d’ailleurs dont il fait partie. Somme toute, tricher à un examen ou à un concours (comme celui, récent et lui-même truqué, de la magistrature), de quelque nature qu’il soit, peut conduire à des sanctions disciplinaires ou pénales. Cependant, à première vue, avec un petit recul, je ne vois pas trop où est le mal… surtout si la cause semble juste, éventualité ardue et compliquée, difficile à justifier, je l’avoue. Tout dépend de votre conscience. Si elle ne vous reproche rien et ce, en étant sincère envers vous-même, à mon sens, vous n’avez commis aucun péché. Au cas où vous auriez des remords, allez demander pardon à Dieu ; confessez-vous chez un prêtre si vous êtes catho ; partez voir un pasteur pour une cure d’âme si vous êtes protestant ou apparenté.

1 Attention ! Je mets ici en garde l’esprit retors ou distrait qui se plairait à confondre égalité et équité. Celle-ci s’appliquera au Paradis, vu qu’elle prône que chacun soit récompensé selon ses mérites.