En prenant le transport à Kinshasa...

13 h 30, Rond-Point Victoire. Je me pointe à un arrêt, celui de Lemba. La place est plus qu’archicomble et le soleil tape on ne peut mieux durement. Voici déjà 45 minutes que nous sommes en train de cramer dans l'attente sans cesse croissante d'un éventuel taxi-bus, ou mieux, d’un taxi valétudinaire. Je ne vous parle pas de l'humeur massacrante qu’ont mes (futurs) compagnons de route. Vous réaliserez plus loin pourquoi j'insiste sur cet aspect des choses...
Il arrive un moment où une succession de véhicules débarque comme du néant. Malheureusement, tous sont pleins tels des œufs. Parfois, un bus vide donne l’air de vouloir s'arrêter, mais pour ne prendre que ses jambes à son coup. On nargue rarement mieux... Toutefois, depuis quelques secondes, les visages semblent s'éclairer de joie ; tous les regards convergent vers la gauche. Pas de doute : le taxi-bus qui s'amène fait toujours la ligne Victoire-Lemba, quels que soient les aléas du transport. Les faits confirment effectivement la règle (sans être une exception) : le chauffeur ralentit à l'arrêt. Le receveur n'a même pas le temps de crier la destination que les gens se précipitent à la porte d'entrée avec force bousculades. Pour ma part, j'ai le temps de glisser presque en plongeant dans le coffre de la VW sans trop de mal. De l'intérieur s’offre à mes yeux un triste spectacle : une maman éléphantesque bloque de sa masse la porte d'entrée, empêchant qui de droit de regagner le véhicule. La réaction est violente : un monsieur, à bout de patience est au faîte de la colère, se met littéralement à donner allègrement des coups de pied sur le postérieur de la dame, tout en hurlant je ne sais quelles imprécations ! La suite se passe de commentaires. Toutefois, le plus révoltant est que les agents de l'ordre et la police proche se contentent d'observer la scène en se tordant de rire ! Quel pays !
Enfin, notre « cercueil ambulant » démarre et file à sa manière (maximum 50 km/h). Par peur des roulages, toutes les issus ont été fermées. Pour vous dire la fournaise que constitue l'intérieur, qui n'a pas pour effet d'apaiser les humeurs déjà surchauffées des passagers...
Voilà un bon quart d’heure que le taxi-bus nous emmène à destination. Le tout premier arrêt survient à la Septième Rue Limete. Une meuf juste à côté de la portière descend pour directement être remplacée par un gars. Celui-ci, en montant, commet l'imprudence de salir la belle chemise blanche du receveur avec son bidon d'huile de palme. Ce dernier digère mal la chose : il flanque une baffe magistrale à l'infortuné passager, puis l’arrose copieusement de paroles peu amènes. Le gaillard se confond en excuses, mais rien n'y fait. Un attroupement de badauds a tôt fait de stationner près du véhicule arrêté. La police ne tarde pas à rejoindre les lieux. Et la fin de l'affaire révolte quelques esprits sensés présents, dont le mien : notre porteur de bidon se retrouve sérieusement rossé. J'ignore la suite, car le taxi-bus poursuit peu après son chemin.
Le reste de la route se poursuit sans agitation significative, bien que le nombre des visages renfrognés dépasse bien dix. Tout semble calme, jusqu'à ce qu'un passager décide de jouer au malpropre. C'est que le bout d'homme, d'un geste rapide, ramasse de son gros index toute la sueur qui dégouline de son front et la projette sans ménagement sur la face de son voisin de gauche, véritable armoire à glace. Fait heureux, notre malabar n'a pas un cerveau de la taille d'un petit pois : disons même qu'il est très courtois, vu qu'il invite son voisin de droite très poliment à lui présenter des excuses pour son acte dégueu et grossier. Celui-ci paraît ne pas saisir le geste de celui-là. En effet, le bout d'homme répond insolemment au baraqué, affirmant par-dessus le marché des hérésies qui font mal aux oreilles, traitant le malabar d’« orgueilleux » et d'« inconscient regrettable ». C'est alors qu'avec raison, le costaud monsieur atteint le comble de l'irritation. En quelques secondes, il parvient à saisir son outrecuidant au collet et à le secouer énergiquement, à la grande admiration et même au grand scandale des passagers.
Moi, je suis parvenu à destination, c'est-à-dire à Super-Lemba. Je laisse le véhicule de la mort poursuivre son cours, tel le Styx, tout en plaignant le sort du bout d'homme.
Que voulez-vous ? La nature est conçue de cette façon que l'intolérance peut apporter des emmerdes non seulement à l'intolérant, comme c'est le cas du bout d'homme, mais aussi ou non-compris, à l'exemple du porteur de bidon. Ainsi, cher lecteur, soyez tolérant, de peur d’être victime du bourreau. Mais ne soyez pas passif à l’excès, pour ne pas passer pour le dernier des imbéciles, à l'instar des policiers à Victoire.